Asphalte, ruei

 Je flotte sur le dos dans un grand ciel tout noir et infini. J’avance lentement. Mes yeux sont écarquillés, mes cheveux dressés sur la tête. Une sorte de boule informe et crevassée me suit de près, elle doit être mon cerveau qui a dû sortir de ma tête. En fond sonore, un bruit sourd continu. En ce vendredi soir,  je suis une forme de plus en plus indistincte. Une boule de feu trône dans mon crâne, alors j’attends que ça s’arrête. Je ne parle plus,  je ne bouge plus. Ma tête s’efface peu à peu. La semaine a été rude. Il comprend, il me laisse sortir seule pour prendre l’air. Je suis dans le même état que celui du héros dans le film, « Eraserhead » de David Lynch. Je n’en connais cependant que le début que j’ai vu à la vidéo à la demande mais je m’identifie à lui totalement.

Je marche dans la rue hagarde mais je respire la fraîcheur de l'air de cette fin du mois d’août Je me sens toujours dans cet état d’apesanteur. Je ne suis plus rien,  je ne ressemble plus à rien. Oui la semaine a été pénible et épuisante. Je venais surtout  de me  prendre une sacrée claque. Josiane, cette snobinarde volubile et lunatique venait de publier son premier roman paru aux éditions de ceux qui aiment raconter leur vie dans tous les sens. Elle avait accompli quelque chose, elle, une œuvre littéraire, qu’elle soit mauvaise ou non. Son livre sortait en pleine rentrée littéraire, la fine mouche, période où l'on aime  faire des découvertes , se nourrir de nouvelles histoires. Sa vie prenait tout son sens, sa vie creatrice prenait vie.

Je ne suis qu'une créature vélléitaire, pleine de bonnes volontés. Ma vie artistique n’est qu’une vie rêvée stagnante, réduite à néant. Plus rien n'a de sens. Mes journées et mes humeurs sont fluctuantes, elles me malmenent au plus haut point. Je ne produis que de piètres billets et des textes vains dans un petit blog obscur et underground par la force des choses. Je m’use la culotte dans un travail usant et peu reconnaissant. Je marche toujours dans la rue, le souffle hâletant et le cœur las à la fois. Je marche derrière une gamine au short ras les fesses, portant un casque sur les oreilles. Je me prends en pleine figure  toute la fumée de sa cigarette qu’elle vient d’exhaler, ce qui me sort de mes considérations vainement artistiques et m'irrite encore plus.

enseigne de bar

L’air est encore doux, j’observe les gens qui vivent et pas moi. Ils marchent, se parlent, rient aux carrefours des rues. Je suis plongée dans la solitude de mes pensées. Je ne vibre plus. Je suis une inadaptée du monde. Perdue, dans le soir qui s’installe,  je voudrais écrire, réinventer un monde qui se dérobe, se défait et défile devant moi. « Refaire le monde » est une jolie expression. Créer d’autres univers  par le pouvoir de  l’imaginaire, la magie de l’écriture lorsqu’on parvient à saisir ce qu’elle recèle de beauté et de merveilles. La vie doit compter triple lorsqu’on achève un roman et que l’on parvient à le publier, comme ces mots jackpot  qui comptent triple au scrabble, (jeu atroce, dernier recours contre l’ennui par temps de pluie incessante.)

Terrassse de café

La nuit descend odorante et poignante sur ma vie ranimant mes souvenirs de paradis perdu estival. Elle ravive la fraîcheur de grands arbres, les parfums des plantations installées ça et là dans les rues par des jardiniers militants voulant refleurir la ville. Je marche,  je continue,  je piétine. Je ne reconnais plus ces rues que j’ai foulé des milliers de fois. Je m’exalte,  je bouillonne, je réinvente ma vie le temps d’un soir que je veux être mon grand soir. Je fais ma révolution intérieure,  je renais, je revis, je veux être moi à l’état pur.

Ce n’est pas gagné pour autant,  je me vois dans le reflet d’une vitre. Je ne ressemble pas à ce que je veux, le ventre en avant, les cheveux en bataille, avec mes lunettes de vieille bolosse égarée, partie en goguette avec toute l’energie du désespoir d’un vendredi soir. Je suis un être décalé et obsolète comme un vieil appareil photo soviétique des années 80.

Je veux chercher la beauté partout, passer des concours à la "Little Miss Sunshine" pour vieilles en littérature, trouver de la poésie dans la grande ville dans chaque recoin de rue , comme dans le beau film, « Paterson » de Jim Jarmush. Oui que l’écriture remplisse mon quotidien, ma vie intensément, pleinement, simplement, pour rien....

Je reviens,  je le prends dans mes bras, je respire son amour.

Point : Vous êtes ici écrit sur le bitume entouré de nos chaussures bleues