Boîtes de conserve- Hervé Di Rosa-Musée international des arts modestes (Sète)

Au travail, Eugène était d’un tempérament taciturne et solitaire mais il s’astreignait parfois à fréquenter ses semblables. Il avait peur de sombrer comme son ami Victor  qui avait terminé en prison.  Il avait tué ses deux supérieurs hiérarchiques en leur plantant des coupes-papier dans la jugulaire . Il ne voyait personne excepté ses deux chefs qu’il avait pris en grippe.

Ce jour-là, Eugène décida d’aller manger à la cantine. Il appréhendait. Il devrait croiser un certain nombre de gens et leur adresser la parole même brièvement. Il sortit de son bureau et appela l’ascenseur.  Hélas, lorsqu'il ouvrit la porte de l'ascenseur, il se trouva nez à nez avec un homme petit et aux cheveux frisés, le visage criblé de tâches de rousseurs. Il le salua et regarda en l’air pour éviter son regard .Il essaya de se trouver une contenance, en feignant de réfléchir intensément. L’ascenseur fit un bruit curieux ce qu’il lui arrivait de temps à autre. Eugène qui ne put s’empêcher de tomber sur les tâches de rousseur qui recouvraient tout le visage du collègue, s’exclama d’un ton faussement enjoué, « Cet ascenseur fait vraiment des bruits bizarres ». L’homme lui répondit avec un petit sourire, histoire de dire quelque chose : « Oui, ce n’est pas très rassurant,  il nous jouera un mauvais tour , un jour… ».  L'ascenseur les mena sans encombres au rez-de-chaussée. 

Eugène devait traverser la rue puis un bâtiment pour rejoindre le réfectoire. Dans ce bâtiment, il croisa une ancienne collègue qu’il avait subie durant de nombreuses années. Elle devenait de plus en plus folle et parlait de plus en plus fort. Elle n’avait plus du tout de sourcils. Ils avaient disparu du jour au lendemain.  Il imaginait qu'elle les avait tous arraché dans un moment de rage. C’était curieux, parce qu’elle prenait toujours grand soin de son apparence. Elle hurlait sur les gens plus qu'elle ne les saluait pour se faire entendre à des kilomètres à la ronde. Quand elle le vit, elle ne dérogea pas à ses habitudes . Il lui répondit en marmonnant. Il passa, ensuite devant la borne de  l’employé d’accueil , très affairé  un casque sur les oreilles. Eugène ne savait jamais s’il devait lui dire, "bonjour" puisqu’il était trop occupé à répondre aux appels. Cette fois-ci , il se risqua  simplement à le saluer d’un signe de tête, un bon compromis pour ne pas paraître impoli. Il rejoignit ensuite le réfectoire. C’était pour lui une épreuve. Il ne savait jamais comment se comporter. Les relations humaines n’étaient vraiment pas son fort. Cette collègue qu’il ne connaissait pas et qui choisissait  ses couverts, devait-il la saluer ? Il l’ignora, c’était plus simple.  Il fallait qu’il se confronte au monde.  Il devait aussi prendre un repas chaud en plein mois de janvier. Le mois de janvier ne sert vraiment à rien, il y fait froid et gris, les gens se suicident, d’autres meurent de froid dans la rue. Ce mois manque totalement de magie. C’est un mois de gueule de bois et de désenchantement après les ripailles festives de fin d'année. Il fallait tenir bon cependant, Eugene se dirigea vers l’endroit où les cuisiniers distribuaient les plats chauds. Avant lui, un collègue attendait d'être servi. Il le connaissait un peu mais il ne lui avait plus parlé depuis des mois. Que fallait-il faire ? Quelle attitude adopter ? Feindre l’indifférence, donner l’impression qu'il  était occupé à toute autre chose ? Il se décida tout de même de lui dire, « Bonjour »  mais le son sorti de sa bouche était à peine audible. Le collègue le regarda puis tourna la tête comme si personne  ne lui avait adressé la parole. Eugène ravala sa honte  comme il put.

L’un des deux cuisiniers interpela Eugène joyeusement, « Bonjour, vous allez bien ? Vous avez passé une bonne matinée ? Qu’est-ce que ce sera pour le monsieur ? Je peux vous proposer toutes sortes de choses délicieuses.  Un peu de sauce avec ? ».  Cette bonne humeur inattendue réconforta Eugène. Il alla ensuite s’asseoir avec son plateau. Tous les employés mangeaient en groupe, il se sentait complexé d'être seul à une table. Cependant, quand il observait ses collègues un à un, il les trouvait tous idiots et sans intérêt. Certains riaient bêtement et vraiment trop fort, d’autres prenaient des airs inspirés comme s’ils sortaient de  la cuisse de Jupiter. A la table des informaticiens, il aperçut l’informaticienne qu’il trouvait jolie et qui lui semblait sympathique, il y a quelques années C’était avant d’avoir affaire à elle. Il avait assisté à l’une de ses formations et elle s’était révélée très peu pédagogue.  A présent, il ne la trouvait plus du tout jolie, comme quoi la beauté n’est pas tout dans la vie.  Un peu plus loin, Il reconnut Victorine qui mangeait avec ses deux collègues. Comment connaissait-il  son nom ? par déduction sans doute. Elle faisait partie d’un tout petit service qui ne que comptait que trois personnes. Victorine avait l’air au supplice. Une de ses deux collègues parlait de manière ininterrompue,  le regard un peu trop fixe, lui donnant des airs d’illuminée tandis que l’autre buvait ses paroles. Lorsqu’elle croisa le regard d’Eugène,  Victorine piqua un fard comme à son habitude. Elle hocha la tête pour lui dire bonjour.  

Ils  jouaient à ce petit jeu fatigant et stérile depuis un certain temps. Ils se croisaient, se regardaient avec des yeux de merlan frit, se murmuraient des « bonjour »  puis baissaient la tête tout honteux . Au début de cette relation quasiment muette, oui, il aurait  bien aimé l’aborder et il se demandait  comment faire.  Il en avait parlé  à la psy qu’il consultait à l’époque mais elle l’en avait dissuadé : « Si vous l’abordez et que vous vous prenez les pieds dans le tapis, ce sera gênant ensuite lorsque vous la recroiserez dans votre entreprise. Après tout, elle n’éprouve peut-être rien pour vous. Vous vous faites des idées ».  Il était devenu moins friand de ce petit jeu pour ne plus le devenir du tout. Victorine continuait à y jouer toute seule, ignorant qu’il n’était plus disponible pour ces petits échanges furtifs. Eugène n'avait pas envisagé que ce jeu pouvait être le fruit de son imagination. Il finit son repas et retourna  se refugier dans son bureau.