Affiche de film d'épouvante-Miam (musée international des arts modestes) Hervé Di R

 Ce matin là, Victorine travaillait sans relâche. La direction lui avait demandé d’augmenter la cadence et d’abattre le plus de travail possible dans les plus brefs délais. Cependant, ce n’était pas un jour comme les autres. L’autre personne ne travaillait pas ce matin là.  Elle se sentait plus légère de savoir que cette femme  grise et renfrognée n’était pas là et qu’elle ne propageait pas ses mauvaises ondes dans tout le service.  Il n’y avait qu’elle et sa collègue avec qui elle partageait le même bureau. Celle-ci particulièrement concentrée, comptabilisait  toutes sortes de choses complexes. Parfois, elle demandait  à Victorine si elle allait bien. Cette marque d’attention touchait Victorine.  Sa collègue commentait aussi le temps  qu’il faisait que toutes deux pouvaient observer  derrière leurs  grandes fenêtres

Victorine pensa soudainement qu’elles pourraient aller manger ensemble à la cantine sans danger. L’autre personne ne risquait pas de se joindre à elles puisqu’elle était absente. Elle ne savait pas cependant à quelle heure, elle devait arriver. Victorine avait déjà  réussi à déjeuner seule avec sa collègue. Elles avaient passé un bon moment. Sa collègue lui avait parlé du dernier film qu’elle avait vu, c’était un dessin animé, ce qui avait amusé Victorine.  Elle repensa aussi à ce  jour épouvantable où l’autre personne était venue manger avec elles, un vrai supplice. Elle s’était sentie piégée, comme un animal pris dans les phares d’une voiture.  Comme d’habitude, elle leur avait délivré sa bonne parole en les regardant  droit dans les yeux comme pour les hypnotiser. Elle avait aussi cette manie de sonder leur vie privée, de tenter d’en savoir  davantage sur leurs occupations en dehors du travail. Victorine éludait afin que cet être si peu soucieux des autres n’émette pas de jugement sur sa vie de femme libre. Tandis que l’autre personne  leur faisait un exposé sur les récentes découvertes en matière de paléontologie,  Victorine avait croisé le regard de d’Eugène  et l’avait salué par politesse. Il avait rougi. Eugène semblait toujours aussi intéressé par Victorine même s’ils ne s’étaient jamais vraiment adressée la parole. Ils ne faisaient que se regarder timidement.

Victorine regardait l’heure sur son ordinateur, de temps à autre, le moment d’aller à la cantine approchait. Elle comptait proposer à sa collègue d’aller déjeuner vers midi  10. L’autre personne ne serait sûrement pas encore arrivée. Victorine avait les yeux rivés sur son écran. L’heure fatidique sonna ou presque . Elle demanda à sa collègue si elle voulait bien manger avec elle. Sa collègue, lui répondit qu’elle n’avait pas très faim, qu’elle préférait  y aller vers 12h30, 13h. Le cœur de Victorine fit un bond dans sa poitrine. C’était  trop tard, l’autre personne avait tout le temps d’ arriver. Victorine, s’exclama en tentant de garder son calme : « Si on y  va aussi tard, il y aura plein de monde au réfectoire et on aura du mal à trouver de la place, sans compter que ce sera très bruyant  ». Sa collègue lui répondit que que Victorine pouvait y aller toute seule. Si  elle avait faim, il ne fallait pas l’attendre. Victorine poussa un soupir dû à une certaine impatience. Elle mangeait seule déjà la plupart du temps pour ne pas supporter l’autre personne. Victorine lui rétorqua :  « C’est dommage, c’est plus sympa d’y aller à deux, on peut  papoter, commenter les plats ». Elle conclut avec un sourire crispé « Après tout, l’appétit  vient en mangeant !  ». Sa collègue lui répondit  que ce n’était vraiment pas la peine d’insister.  Elle avait pris une bon petit déjeuner le matin et elle n’avait pas encore faim. Contrariée, Victorine s’emballa : « Mais je n’insiste pas, je trouve que c’est plus sympa de manger ensemble. Allez tu peux faire une effort quand même !!!  C a te coûte quoi, ? Tu peux prendre des plats plus légers, voilà tout ?

Victorine perdit tout sang froid et tout contrôle.  « Si tu veux pas déjeuner avec moi, faut  me le dire tout de suite ? Tu préfères manger avec l’autre personne, c’est ça ? Ca te plaît, ses grands discours à la con ? On a tout le temps l’impression que tu bois ses paroles. Pourtant, on se fait  tellement chier  avec elle !  je veux pas manger avec elle,  je veux pas lui parler !"  martela Victorine en tapant du poing sur son  bureau. « je la supporte déjà toute la journée,  je vais pas en plus me la gauffrer  à l’heure du repas ????!  J’en a vraiment rien à foutre de son charabia  !!  Toi ça te dérange pas les gens comme ça mauvais et aigris ? Toi tout te va de toute façon,  t’aimes tout le monde !! »  
Dans un mouvement de colère, Victorine balança par terre les nombreux livres entassés sur son bureau . Hors d'elle, elle se précipita vers sa collègue, l’attrapa par les revers de sa veste et la secoua frénétiquement :  « Tu vas venir manger avec moi  oui ou merde !!!   T’arrête de te foutre de moi ?  !  c’est comme ça et puis c’est tout ! ». Victorine lui hurlait au visage, les yeux exorbités.  «Je veux pas que l’autre connasse débarque à l’improviste  et nous oblige à bouffer avec elle  ! TU PEUX COMPRENDRE, CA  ??? ». Sa collègue la regarda  terrifiée . Quand elle la lâcha pour retourner à son bureau, Victorine tomba sur l’autre personne qui venait d’assister à la scène….
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« Victorine, il  n’est que midi dix mais j’ai un peu faim ça te dirait d’aller à la cantine ? » Sa collègue de bureau la sortit de ses rêveries.  Dans un grand sourire,  Victorine accepta.  Ce n’était pas toujours la peine d’imaginer le pire, pensa t-elle….En chemin pour le réfectoire,  Victorine croisa Eugène qui semblait déjà  en revenir.  Ils se saluèrent comprenant chacun dans le regard de l’autre que la cantine n’était vraiment pas ce qu’ils préféraient.