Vitrine d'objets - Musée international des arts modestes - Hervé Di Rosa

Victorine et Eugène marchaient,  en regardant droit devant eux, la tête haute. Ils croyaient sentir un vent marin fouetter leur visage.  D’un pas décidé, ils traversèrent le bâtiment qui mènait à la cantine. Ils ne saluèrent personne, ne tinrent aucune porte qu’ils laissaient se rabattre derrière eux sans s’inquiéter des conséquences.  Il s répondirent à l’unisson, « Ouais, c’est ça, j’en parlerai à mon cheval » à la collègue qui leur hurlèrent « bonjour »  comme à son habitude. Ils firent une grimace à l’employé d’accueil affairé qui n’avait pourtant  rien demandé. Nos deux héros descendirent quelques marches pour rejoindre le réfectoire. L’adversité et la cantine les avaient réunis.  Ils s’étaient rapprochés petit à petit sans s’en rendre compte. Leur inaptitude au monde de l’entreprise  les avait soudés indiciblement. Ils ne savaient plus comment ils avaient enfin engagé  la conversation. En réalité,  si. Un midi, à la cantine, ils avaient été contraints  de s’asseoir  à  la même table en raison d’une grande affluence. Le tour était presque joué. iIs avaient pris le temps de faire connaissance. Ils prenaient parfois un café ensemble au bistrot du coin après le déjeuner. Ils réalisaient imperceptiblement qu'ils étaient sur la même longueur d’onde.  Leurs conversations  étaient un véritable dépaysement, un bord de mer radieux scintillant sous un soleil intense.
Ils étouffaient dans le monde du travail. Ils  rêvaient d’évasion, ils aspiraient  à quelque chose de palpitant et d’excitant. Leurs discussions enflammées s’étaient mues  en un plan d’action qui était devenu leur seul planche de salut. Ils voyaient  leur avenir comme un road movie bordé de paysages grandioses défilant devant leurs yeux.

Plus rien ne serait comme avant. Ils allaient mettre un bon coup de pied dans cette fourmillière  si bien huilée et verrouillée, si favorable aux forts en gueule et aux joueurs de coudes. Cette bande d’arrivistes aimait impressionner les sans grades privés de tchatche et d’aisance ? Tous deux allaient leur montrer leur façon de penser et leur imposer leurs propres règles. Ras le bol  de ne pas savoir qui saluer, de manœuvrer pour ne pas déjeuner avec des personnes imbuvables.
Victorine et Eugène se trouvaient devant la porte du réfectoire. Il n’était ni midi, ni midi 10, mais 13h, l’heure où ça battait son plein , où un monde inouï affluait à la cantine.  Le réfectoire était bondé à en donner le tournis. Les tables étaient quasiment toutes occupées. Un véritable cauchemar pour une personne seule qui n’aime pas ses collègues. Cela suppose de devoir leur demander si l'on peut s’asseoir à côté d’eux parce qu’il n’y a pas vraiment pas de place ailleurs. Subir une petite moue de la part d’une jeune employée blonde décolérée, qui  finit par approuver du bout de ses lèvres maculées  de gloss. Se taper les conversations sans intérêt de petites merdeuses fraîchement recrutées  qui  croient tout savoir de la vie. Manger le plus rapidement possible pour abréger ses souffrances et retourner  au bureau avec mal au ventre. Passer ensuite une après-midi pénible à subir une digestion difficile.
Victorine et Eugène  entrèrent dans le réfectoire. Le public habituel de 13 heures  essentiellement composé de cadres et de chefs s’agitait dans tous les sens. Tous deux se regardèrent un mauvais sourire aux lèvres. Ils n’avaient rien à  perdre, ils étaient deux solitudes unies contre un monde du travail  qui n’était pas fait pour eux. Non, ce n’était vraiment pas possible tout ce concentré de prétentieux qui parlaient pour ne rien dire, qui prenaient des airs supérieurs.  Victorine grimpa sur la seule table libre du réfectoire. Elle dégaîna un revolver en plastique choisi soigneusement pour qu’il paraisse vrai. Eugène brandit le sien  et hurla  à tous : « Everybody be cool , this is a robbery! » Et Victorine de poursuivre,  en tenant son arme à bout de bras  : «Any of you fuckin' pricks move and I'll execute every motherfucking last one of you !! ”

Pulp Fiction opening scene and song

Comme deux idiots en mal d'action, ils  avaient toujours  rêvé de sortir ces répliques du film, « Pulp fiction » de Tarantino.
Leur plan ? Etre les maîtres du jeu, un bref instant. Foutre la trouille à tous ces gens  qu'ills détestaient rageusement.  Les prendre par surprise, leur couper l’appétit ! C’était tellement jouissif de voir la frayeur dans leurs yeux,  même si la chute pouvait être rude. Il ne fallait pas traîner : récupérer le maigre magot symbolique dans la caisse, exiger un ou deux portefeuilles pour la forme  et ...Courir vite !!!