ENFANCE ET THEATRE

Palais des Papes (Avignon)

 

Comme je le disais dans ma précédente chronique, j’ai découvert le théâtre tôt dans ma vie et malgré moi ! Etais-je tombée dans la marmite quand j'étais petite ? Je n’irai pas jusque-là mais mes parents m’emmenaient voir toutes sortes de spectacles qui pouvaient tout aussi bien m’émerveiller que m’ennuyer profondément. Me débuts de spectatrice ont été parfois difficiles.
Commençons par mes expériences douloureuses. Je trouvais qu’on était mal assis, que les fauteuils étaient inconfortables et je me faisais gronder parce que je me tortillais sur mon siège en ronchonnant. Il ne fallait pas parler tout haut parce que cela dérangeait les acteurs et qu'il il fallait les écouter attentivement. Quelle idée !

 Ma première mésaventure de spectatrice a eu lieu au Festival d’Avignon*,  je devais avoir sept ou hui ans. Nous étions partis pendant la représentation, parce que je mourais d'ennui (et mes parents aussi m’avaient-ils avoué plus tard). Au moment de sortir de la rangée où nous étions assis, mon pied a buté contre une bouteille en verre qui a dévalé une à une les marches de l’escalier de la salle, faisant un boucan infernal. J’étais mortifiée, mes parents encore plus, devant les réactions d’indignation des spectateurs. Ironie du sort, quelques années après, je suis retournée de nombreuses fois au Festival d’Avignon pour mon plus grand plaisir.

Mes exploits de spectatrice n’en sont pas restés là, j’ai dormi pendant les plus beaux spectacles ayant marqué l’histoire du théâtre.

 

Cours d'honneur du Palais des Papes (Avignon)

 

 Je m’en mords les doigts encore aujourd’hui. Je m’étais endormie pendant la pièce , « La Mouette » de Tchekhov, dans la mise en scène du grand et merveilleux Antoine Vitez, au théâtre de Chaillot en 1984. Nous étions placées haut et loin dans la salle. Je ne voyais que des silhouettes blanches déambuler sur scène et parler d'une façon mélancolique. Ma mère avait dû me réveiller parce que je ronflais. Je suis ensuite allée voir d’autres spectacles d'Antoine Vitez mais qui n’avaient pas peut-être pas fait date comme celui-ci.  Je me souviens aussi de cette diffusion à la télévision du « Misanthrope » de Molière qui était resté pour moi un OBSCUR mystère : les alexandrins incompréhensibles de Molière, la mise en scène sophistiquée de Vitez, la grande comédienne Jany Gastaldi interprétant Célimène, avec un phrasé précieux.

Comme si cela ne suffisait pas, j’étais passée totalement à côté de la vaste épopée indienne, « Le Mahabharata », dans la mise en scène du foisonnant Peter Brook, aux Bouffes-Nord* en 1985. Je m’y étais ennuyée ferme à nouveau devant cette œuvre grandiose. Pendant le spectacle, je soupirais d’ennui sous les réprimandes de mes parents, je comprenais difficilement les acteurs anglo-saxons vêtus de tuniques brunes, qui parlaient en français avec un fort accent. La compagnie de Peter Brook se compose d'acteurs venant de tous les continents :  asiatique, africain, européen faisant ainsi sa grande richesse. Les comédiens de toutes origines jouaient indifféremment des pièces de Tchékhov, Shakespeare, donnant ainsi un beau tableau de l’humanité dans sa diversité…Bigre, quel dommage de ne pas avoir été plus mûre pour apprécier ce spectacle fabuleux à sa juste valeur…
Pourtant, il me reste des images précises de ces spectacles, les belles œuvres continuent de vivre dans nos souvenirs….  Je voulais aussi vous raconter à quel point je m’étais ennuyée à la projection du fim, « Molière » d’Ariane Mnouchkine*... Je vous parlerai dans de prochains épisodes de l’incroyable aventure du Théâtre du Soleil et de sa metteuse en scène charismatique….

Heureusement, j’avais aussi de bons souvenirs de spectacles. Rien ne valait le théâtre que l'on regarde à la télévision, installée confortablement ! J’aimais bien la fameuse émission, « Au théâtre ce soir   qui diffusait des pièces de boulevard. Ca m’amusait de voir ces comédiens cabotiner et batailler pour obtenir les rires et les faveurs du public. Je me rappelle Jean Le Poulain martelant à Maria Pacôme, la réplique finale « Parce que le noir te va si bien » pour que les spectateurs comprennent bien qu’il s’agissait aussi du titre de la pièce. Qui ne se souvient pas des saluts à la fin des spectacles ?  Tous les acteurs étaient cités et applaudis un à un.  « Les décors de Rogert Hart !!! » sont dans toutes les mémoires.

 Aller au théâtre pour de vrai avait aussi du bon ! Malgré mes jeunes années, l’adaptation,  « Peines du cœur d’une chatte anglaise» par Geneviève Serreau de la nouvelle de Balzac, m’avait amusée et émerveillée (en 1983). Il s’agissait tout de même d’une œuvre destinée au jeune public. Les personnages étaient des animaux et les comédiens portaient des masques. Le décor était somptueux. La mise en scène d’Alfredo Arias était vive, drôle et féerique. 

Toone théatre de Bruxelles

Les spectacles de marionnettes que j’aillais voir au jardin du Luxembourg étaient aussi de bons souvenirs. Les décors du théâtre de Guignol me semblaient extraordinaires. Guignol demandait aux enfants s’ils avaient vu le gendarme. En général, le gendarme surgissait aussitôt, prêt à taper sur guignol avec un gourdin. Depuis les choses n’ont pas beaucoup changé. Malgré nos cris, Guignol n’entendait jamais nos avertissements. Mon père d'ailleurs avait eu la riche idée de me fabriquer un théâtre de marionnettes en polystyrène, qu’il avait joliement décoré. J’avais trouvé ça magique ! 

  Comme tous les enfants, j’aimais me déguiser avec plus ou moins de bonheur, selon les fêtes d’anniversaires !

P_20200630_101029Je m’inventais des histoires. J’avais commencé une pièce de théâtre dont j’étais l’héroïne et dans laquelle mes parents jouaient des sorciers. Nous avions même commencé des répétitions. J’imaginais aussi des sketches et des petits spectacles avec mes cousins et amis, c’était bien souvent le grand n’importe quoi.  Nous nous produisions devant nos parents et membres de notre famille. Je faisais surtout des sketches avec ma copine Carine. C’était enivrant de s’inventer des personnages, de les interpréter, de s’évader dans des histoires incroyables, de se déguiser le temps d’un bref spectacle.

A force de me voir faire la saltimbanque, ma mère a eu la bonne idée de m’inscrire à un cours de théâtre. Il y avait bien ce cours pour enfants-adolescents au théâtre des Athévains dans notre quartier qui avait bonne presse mais il était toujours complet. Une amie à elle, lui avait parlé d’un cours d'art dramatique dans le 5ème arrondissement qui s’adressait à de jeunes élèves. J’avais alors douze ans. Auparavant, j’avais suivi toutes sortes d’activités que j’abandonnais aussitôt. Le théâtre a été la premièr loisir que n’ai pas abandonné et que je n’ai pas lâché pendant vingt ans. Dans ce cours qui devait être destiné aux enfants, il n’y avait que des adultes, aucun élève de mon âge ne s’était inscrit. Il avait d'abord eu lieu le mercredi après-midi puis faute de combattants, j’avais rejoint  les cours pour adultes en fin de journée un autre jour de la semaine. Je me souviens du sentiment de liberté que j’éprouvais lorsque je prenais le bus seule pour y aller. Le professeur, était un gars chaleureux mais comme tout bon pédagogue de théâtre, il se voulait exigeant pour obtenir de nous le meilleur de nous-mêmes... Mes camarades de jeux plus âgés étaient sympatiques et bienveillants avec moi. Ils suivaient les cours tous les soirs et voulaient en faire leur métier. Les lieux étaient équipés d’une vraie scène même si elle n’était pas bien grande avec des coulisses et des projecteurs. Je me souviens de l’odeur de la salle et des fauteuils. Nous étions plongés immédiatement dans l’ambiance. 

 L’aventure de l’apprentissage du jeu commença. Je faisais mes premiers pas sur scène. Nous avions débuté par des improvisations. C’était amusant d’inventer son propre texte et de jouer avec des partenaires des situations totalement inconnues. Cet exercice renouait avec mes jeux d’enfants. Je me souviens plus particulièrement d'une improvisation dont la consigne était de placer un mot incongru. Comme rien ne me venait, j’avais lancé à ma partenaire, « Espèce de gos pigeon tout poilu ! » déclenchant l’hilarité générale. J’aimais entendre les rires dans la salle. 

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 (Illustration de Gustave Doré du Capitaine Fracasse de Théophile Gautier)

 Je découvrais les pièces travaillées par les autres élèves comme la folle "Madame Marguerite"  de Roberto Athayde  ou « Une journée particulière pièce » tiré du film dEttore Scola ! Il y volait toutes sortes de répliques fleuries pour mes chastes oreilles...

Je me suis attelée moi-même à des scènes aux univers surprenants, tragiques ou insolites, me donnant parfois du fil à retordre. Je me suis donc frottée à la pratique du jeu, à l’apprentissage du texte, à la nécessité de répéter plusieurs fois une réplique difficile. Je commençais à entendre des remarques récurrentes : je parlais trop vite, je n’articulais pas assez. J’ai eu bien du mal à me corriger de ces manies. Je devais faire toutes sortes d'exercices diction : Petit pot de beurre, quand te depotipotdebeureriseras-tu ?"

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 La toute première scène que j’ai répété, était extraite de la belle pièce, « Propriété condamnée » de Tennessee Williams. J’interprétais une jeune fille de mon âge, bravache et livrée elle-ême qui trainaît sur une voie de chemin de fer dans le Mississipi. Elle racontait sa vie malheureuse à un jeune garçon admiratif. C’était une adulte qui me donnait la réplique. Elle était aussi l’amoureuse du prof  avec qui elle se chamaillait régulièrement. J’avais le souvenir d’une jolie scène qui me faisait voyager par l’esprit. J’imaginais ces rails qui s’étendaient devant moi et se perdaient au lointain sous un soleil éblouissant.

Et puis j'ai travaillé des scènes d’auteurs secondaires :  le prof devait s’échiner à me trouver des pièces avec des rôles de mon âge donnant la réplique à des adultes. Dans une pièce, « La Gamine », (dont je ne me rappelle plus l’auteur), je jouais une petite demoiselle effrontée qui s’était entichée innocemment d’un homme d’une trentaine d’années.
Dans une scène de la pièce tragique, « Jeune fille en uniformes » de  Christa Winsloe, j'étais une jeune fille d’un internat, amoureuse de sa professeur. Leurs relations même chastes étaient interdites par le règlement du pensionnat. La seule réplique dont je me souvienne et sur laquelle je butais tout le temps, était « Chère bonne et belle Madame Von Bernbourg, ».  (Il existe aussi un film   avec Romy Schneider qui interprétait mon personnage avec fougue. et talent). Avec ce morceau de bravoure laborieux, j’ai connu mes premiers échecs cuisants. Je devais jouer cette scène pour l'audition de fin d'année. J’ai échoué lamentablement. Je n'ai pas pu passer en deuxième année du cours. Pendant l’audition, ma partenaire et moi, nous nous étions mélangées dans nos répliques et avions eu un trou de mémoire. Nous avions dû interrompre la scène.  Je m’étais enfuie toute honteuse, en pleurant avec un affreux sentiment d'échec. Ma première expérience de l'art dramatique se termina ainsi. Je me demande bien à présent ce que cette deuxième année aurait bien pu m’apporter d’extraordinaire ! 

Avec les les années, j'ai réalisé combien ce cours avait été captivant, passionnant et haut en couleurs. Pourrait-on dire que le théâtre est une école de la vie ? Je ne suis pas loin de le penser.

A suivre ma 3ème chronique flamboyante : ICI

 

Tableau de mes chroniques théâtrales # 2

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NOTES :

J'ai truffé cet article de liens, j'espère qu'ils seront relativement pérennes.

*Le festival d’Avignon annulé en juillet 2020 en raison de la crise sanitaire du covid-19 propose un programme, « Un rêve d’Avignon » incroyable et inédit. Le site en parle mieux que moi :
"Un Rêve d’Avignon, ce sera donc chaque jour en juillet 2020, des créations uniques – fictions, spectacle de la Cour d’honneur réinventé, documentaires, podcasts – mais aussi la mise en valeur d’une mémoire de grandes rencontres et d’œuvres qui ont marqué, changé les spectateurs. Trois semaines de programmes inédits sur les antennes et les plateformes numériques de l’audiovisuel public et sur le site du Festival d’Avignon qui, le temps d’un été, nous permettront malgré tout et autrement de rêver ensemble."

*Peines de cœur d’une chatte anglaises : régie théâtrale et *Estampes de Paris musées

*Peter Brook et Bouffes du Nord 

* Antoine Vitez

 *Ariane Mnouchkine, Théâtre du Soleil 

Toutes mes chroniques théâtales : ICI
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