Que d'émotions fortes, j'ai ressenti lorsque je suis retournée au théâtre en septembre !  Du rire, de la joie, des larmes, des révélations sur la vie et l'univers. Tous ces spectacles étaient d’une telle intensité, comme si les artistes avaient laissé éclater toute leur créativité, contenue pendant les longs confinements successifs. Par quel bout, prendre tous ces moments uniques et bouleversants ? C'était d'une grande diversité. J'ai été bouleversée par ce besoin des artistes de rattraper le temps perdu, de vivre intensément. Des spectacles de femmes, écrits et mis en scène par des femmes, ont été de vraies grandes claques, réveillant nos consciences endormies. Ces femmes ont abordé le rapport de de l’individu avec son corps, au groupe, au collectif, à l'humanité toute entière, elle même reliée à l'univers. Des sujets allant de l'infiniment petit à l'infiniment grand, en somme.

La pièce "Fraternité : conte fantastique"*, texte et mise en scène de Caroline Guiela Nguyen au théâtre de l'Odéon, a été indéniablement un grand bouleversement, un choc en plein cœur. Je n’arrivais pas à parler à la sortie du spectacle, muette d’émotion. J'ai pleuré dans mon masque pendant une bonne partie du spectacle devant tant de sensibilité. Après la disparition inexpliquée de la moitié de l'humanité pendant une éclipse solaire, les proches se retrouvent dans un centre social de consolation et de réparation pour s'entraider. Chacun enregistre un message vocal à la personne disparue comme une bouteille à la mer. Le plateau est une reconstitution incroyable d' un centre social, à la fois réaliste et intégrant une technologie empruntée à un univers de science-fiction d'une grande poésie. Des écrans vidéo relient l’humanité entre elle et l’humanité avec l’univers. Sur scène, des personnages aux diverses provenances et langues représentent l’humanité toute entière. Les spectateurs vivent avec eux, leur réalité. Pour Caroline Guiela Nuyan, la fraternité est réparatrice, consolent les êtres ayant subi des traumatismes. Cet élan fraternel, comme valeur absolue, dépasse le temps présent, tisse un lien par delà le temps. Pour moi, cette pièce fait vraiment écho à la pandémie ayant provoqué l’immobilisme général, l’isolement, la mort, la précarité. Devoir se remettre de cet état de choc, retrouver enfin ses proches pour les prendre dans ses bras. Le théâtre permet le retour à la vie en vibrant à l’unisson entre spectateurs et comédiens.

Fraternité : un conte fantastique de Caroline Guiela Nguyen

Fraternité : un conte fantastique de Caroline Guiela Nguyen

 

My body is a cage* écrit et mise en scène par Ludmilla Dabo au Théâtre de la Tempête est un spectacle de cabaret, énergique, glamour où il n’est question que de fatigue. J’ai adoré notre entrée dans la salle transformée en salle de discothèque avec boule à facettes et musique endiablée. Je n'avais q'une envie, aller danser sur scène avec les comédiennes. Celles-ci sont toutes vêtues de robes sexy, dorées, à paillettes. Pimpantes, elles se déhanchent, chantent à tue-tête, s’adressent au public, interrogent chacun de nous sur notre fatigue. Ludmilla Dabo voulait créer une sorte de « Magic Circus ». Les comédiennes évoquent leur relation à la fatique, leur manque d’énergie dans une société avide de performance incessante. Ludmilla Dabo se demande aussi pourquoi ce thème est si peu abordé. Ce questionnement m'a beaucoup touché. Nous taisons cette fatique qui s'insinue en nous insidieusement pour dissimuler nos faiblesses. Ludmilla Dabo n'a voulu mettre en scène que des femmes, parce qu’elles sont les premières victimes d’une pression sociale harassante. En effet, ces comédiennes finissent par tombent leurs masques, exprimer leur fragilité et leur vulnérabilité, délaissant leur tenue sophistiquée pour des vêtements plus sobres. Elle sont belles, ces comédiennes, généreuses, drôles, pimpantes, énergiques, livrant leur intimité. On fait corps avec elles, on rit, on pleure avec elles de nos fatigues et de notre lassitude. 

My body is a cage / Ludmilla Dabo

 

7 minutes* de Stefano Massini, traduction de Pietro Pizzuti, mise en scène de Maëlle Poésy au Théâtre du Vieux-Colombier (troupe de la Comédie-Française). Encore une pièce avec que des femmes ! Où va le monde ? Les repreneurs de l'usine textile Picard et Roche, propose aux ouvrières la sauvegarde de leur emploi à la condition que leur pause soit réduite de sept minutes. Ce spectacle a été une vraie claque par sa thématique, l’interprétation remarquable des comédiennes. La pièce aborde les thèmes cruciaux du temps et de la valeur marchande du travail. Derrière la proposition de la nouvelle direction, se profile la volonté d'une plus grande productivité à moindres frais. Dans ce contexte, le spectacle questionne le groupe et son évolution vers le collectif : réfléchir ensemble pour défendre ses conditions de travail. Toute la difficulté réside dans cette concertation. Ce comité de onze femmes doivent voter et décider si elles approuvent ou non la proposition de la direction. Chaque femme a une vision différente, selon sa situation personnelle. La metteuse en scène veut interroger le cheminement vers la résistance et la lutte face à la domination patronale. Le dispositif scénique bi-frontal et immersif plonge le public totalement au cœur de l’action puisqu'il encadre le plateau. Les comédiennes au jeu d’une grande intensité, portent haut et fort les paroles de ces ouvrière sur scène ! Ces femmes dont les combats sont plus invisibilisés que les hommes. D'ailleurs, il est à noter qu'au début de la pièce, les dix femmes de ce comité représentant les deux cents ouvrières de l'usine, attendent la décision d'une direction uniquement composée d'hommes. J’ai été particulièrement impressionnée par Véronique Vella, dans le rôle de Blanche qui transmet la proposition de la direction à ses collègues. Un grand moment de théâtre également qui questionne notre propre rapport au travail !

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Enfin, dans un registre différent, deux autres spectacles au style singulier, m’ont beaucoup plu.

La Mouche* d’après la nouvelle de George Langelaan, mise en scène de Valérie Lesort et Christian Hecq au Théâtre des Bouffes du Nord.  C’est la première pièce que j’ai vu en cette rentrée de septembre. Les deux metteurs en scène transposent cette nouvelle dans un univers kitsch, vintage mais aussi rural et précaire. Les personnages principaux sont Robert, un vieux garçon et sa mère Odette vivant dans une caravane. Comme dans le film de Cronenberg, Robert a conçu une machine à téléportation. Il y fait toutes sortes d'expériences plus ou moins réussies. Robert lui aussi va tenter de se téléporter mais une mouche se glisse dans la machine. On assiste à une métamorphose étonnante et effrayante du protagoniste qui se déshumanise peu à peu. Telle une mouche, Robert grimpe le long d'un mur lisse. Son corps est peu à peu recouvert de pustules. La pièce provoque aussi bien le rire, par des situations décalées que la frayeur dûe à ces expérimentations inquiétantes. Le jeu et la métamorphose progressive de Christian Hecq sont impressionnants J’ai beaucoup aimé notamment l’interprétation attachante et réaliste de Christine Murillo. J'aime beaucoup l'univers des deux metteurs en scène alliant marionnettes, machines et effets spéciaux à la fois magiques et artisanaux !

Décor de La Mouche, mise en scène Valérie Lesort et Christian Hecq, Bouffes du Nord, 2021

 A l’occasion de la reprise de ce spectacle, est paru un bel ouvrage de photos faites par Fabrice Robin, portant sur les spectacles de Christian Hecq et Valérie Lesort :

Ouvrage de photos: Jouer de Fabrice Robin. (spectacles de Valérie Lesort et Christian Hecq)

 

Les Démons* d’après Dostoievsky, mise en scène de Guy Cassiers à la Comédie-Française. La belle scénographie au dispositif impressionnant était pour moi un éblouissement même si elle a divisé spectateurs et critique théâtrale. De grands écrans vidéos sont dressés sur scène projetant une société russe en représentation mais qui se délite peu à peu. Ancienne et nouvelle générations s’opposent. L'auteur aborde le thème d'une société russe en proie au nihilisme. Des groupes extrémistes veulent détruire l'ancien monde et tout faire exploser. Le dispositif scénique évolue au fil de l’action de la pièce qui bascule dans le chaos. On assiste à de très beaux tableaux et de belles images de mise en scène. L'interprétation de comédiens est excellente malgré un dispositif scénique qui ne doit pas faciliter leur jeu. Comme toujours, Suliane Brahim est magnifique dans un rôle de femme mystique et perturbée. J'ai été heureuse également de revoir Dominique Blanc sur scène dans un rôle important.

Les démons, d'après Dostoievsky, mise en scène Guy Cassiers, Comédie-Française

Revenir au théâtre a été un retour à la vie, un retour au collectif,  pour les spectateurs comme pour les  comédiens. Et ce n’est qu’un début continuons le combat !

*Fraternité : un conte fantastique : 18 septembre – 17 octobre  2021-  Théâtre de l’Odéon  - Berthier 17e
*My body is a cage :  10 septembre 03 octobre 2021 Théâtre de la Tempête
*7 minutes:  15 septembre au  17 octobre 2021 Théâtre du Vieux-Colombier (Comédie-Française) 
*La mouche : du 7 au 25 septembre 2021 au Théâtre des Bouffes du Nord 
*Les Démons : du 22 septembre 2021 au 16 janvier 2022 Comédie-Française (salle Richelieu)