Marches du métro (avec mots dessus)

 

Victorine travaille dans une pièce avec une collègue dont le bureau est situé juste en face d’elle. Sa collègue dont la tête dépasse à peine de son ordinateur fait des calculs savants. Elle murmure parfois, « Et je retiens deux, et quatre font six ». Victorine prend des livres  empilés sur un chariot installé près de son bureau. Elle passe en revue les ouvrages les un après les autres et effectue toutes sortes de vérifications sur son ordinateur. Sa collègue de temps en temps, lui propose avec un grand sourire des chocolats qu’elle a amené pour fêter la nouvelle année. Victorine se laisse tenter à chaque fois. Il faut dire qu’ils sont vraiment délicieux, sa collègue sait bien choisir les chocolats. Elle les a acheté dans une boulangerie près de chez elle.

Le temps passe. L’heure fatidique du déjeuner et d’aller à la cantine n'a jamais été aussi proche. Victorine est embarrassée, elle ne peut pas  à nouveau invoquer diverses raisons pour ne pas y aller : "J’ai un déjeuner à l’extérieur, je dois faire une course urgente,  je dois arroser les plantes d’une amie". Victorine ne veut pas manger avec la troisième personne du service, cette créature grise, ce nœud de haine et de ranceur. Elle craint que si elle propose à sa collègue qui aime tout le monde, même le mal incarné, d’aller à la cantine, que celle-ci demande à la troisième personne de se joindre à elles. Non ! Pas la troisième personne, qui vit dans une autre galaxie, qui accapare la parole lors du déjeuner et qui la délivre comme l’unique vérité sur terre.  Sans compter que la conversation avec elle tourne toujours à la réunion de service. Ca, ce n’est pas possible. Victorine a besoin de se changer les idées, de parler d’autre chose que de travail. Elle a toujours entendu dire qu’il faut savoir décompresser. Avec sa voisine de bureau, elles aiment bien parler de leur chat et du film qu’elles ont vu le week end précédent. Qui veut aller loin ménage sa monture. Victorine a toutes sortes d’expressions de la sorte dans sa réserve mentale.
Cette fois-ci,  c'est l'heure. Victorine se lance. Elle  propose à sa collègue d’aller manger à la cantine, ce que celle-ci accepte aussitôt comme elle accepte toujours beaucoup de choses. Victorine et sa collègue mettent leur manteau, pointent sur leur ordinateur.
Elles sortent de leur bureau. Avant de rejoindre la porte de sortie, elles doivent  passer devant celui de la troisième personne qui ne ferme jamais la porte ou  bien de temps en temps pour s’engueuler au téléphone avec un proche, "Mais je t’avais dit de faire comme ça ! ".  Victorine  redoute ce moment. La troisième personne en les apercevant se contente de leur dire, « A tout à l’heure, bon appétit ! ». Victorine murmure un « Merci » rapide. Sa collègue lui demande , "Tu ne viens pas avec nous ?"

Elle avait posé la question fatale et inévitable, sa collègue aime vraiment tout le monde et Victorine tres peu de gens, ce qui n'est pas une bonne chose en  soi.

Le cœur de Victorine bat à toute allure, elle bout intérieurement. La troisième personne, marmone. "Non, je mangerai plus tard, je te remercie".  A ces mots, Victorine ressent un profond soulagement. Elle peut respirer à nouveau.